mercredi 24 juin 2009
Card. Roger Etchegaray: 'Prêtre au solstice de juin'
C’était le jour de la Saint-Jean… à Saint-Jean-de-Garguier, dans la banlieue marseillaise, pour les noces de diamant d’un prêtre.
Avec la naissance de Jean-Baptiste, un monde finit et un autre commence, un monde où ce qui est impossible à l’homme s’avère possible à Dieu. Dans une famille, il n’y a pas d’aurore plus chargée de promesse et d’incertitude qu’une naissance : que sera donc cet enfant ? Le petit de Zacharie et d’Elisabeth aurait dû s’appeler « comme son père » , et voici que divinement il prend un nom porté par personne dans la parenté. Il s’appellera Jean, « Dieu est grâce » (cf. Lc 1, 57-67).
Célébrer un jubilé sacerdotal sous le signe du Précurseur, c’est souligner la tâche permanente du prêtre : témoigner que Dieu est grâce, proclamer l’irruption de l’imprévisible de Dieu dans nos vies. Tout prêtre porte le nom de Jean. Plus encore il est lui-même Jean, celui qui ne cesse de montrer du doigt le Sauveur. Il diminue pour que Lui grandisse, il diminue jusqu’à être décapité pour exalter l’amour infini de Dieu. Parce qu’il éprouve jusque dans sa propre vie que tout est grâce, le prêtre devient hors d’âge et en tout temps s’affirme homme libre, détaché de toute pesanteur du passé, de la routine, de la peur. Chaque jour, le service de Dieu et de l’Eglise se présente à lui comme un frais matin, accueillant la nouveauté de l’aujourd’hui de Dieu.
Dans les nuits de la terre, le prêtre ne porte pas seulement le secret d’une grande espérance, il est la voix qui crie cette espérance en plein désert, il est celui qui par le sacrement de la réconciliation apporte au cœur meurtri de l’homme l’expérience indicible que tout est possible à Dieu. A longueur de mois le prêtre fait vivre la nuit la plus courte de l’année. La nuit où, depuis le fond des âges, les hommes s’efforcent de jeter un pont de lumière entre le jour qui tombe le plus tard et le jour qui se lève le plus tôt. La nuit où, sur les collines, de loin en loin, les feux de la Saint-Jean font reculer les ténèbres.
Prêtre au solstice de juin, pour que ne cesse de rougeoyer le Christ, Lumière des nations, Lumière sans couchant.
Cardinal Roger Etchegaray, J’avance comme un âne , Fayard (1984)
mercredi 25 février 2009
Partage d’Evangile : Mercredi des cendres
Nous voici au pied de la paroi pour la grande montée vers Pâques. L’Eglise, en guide sage, indique quarante jours d’escalade, quarante jours sans chercher de record à battre, quarante jours pour tous, forts ou faibles, entraînés ou rouillés, dans une seule cordée.
C’est le départ, dans la poussière des cendres : »Souviens-toi que tu es poussière. » Entre chrétiens, on ne mâche pas les mots. Mais pourquoi certains considèrent-ils le carême comme une randonnée de routine avec un équipement démodé aux noms étranges de jeûne et abstinence ! Nous savons que les mots peuvent changer, qu’on peut les habiller au goût du jour, mais que la réalité est toujours la même, dans sa nudité, toujours aussi pressante : la croix, scandale pour les uns, folie pour les autres, mais en tous cas seul chemin qui conduit au salut.
Le mercredi des cendres nous accueillons le carême comme le seul itinéraire possible vers le sommet de Pâques, comme le « temps favorable » à la rencontre de Dieu. Certes, le temps de la patience de Dieu se prolonge au-delà, le sursis s’étire aux dimensions de notre vie mais nous savons que le dernier mot a déjà été dit dès le début, celui de l’amour miséricordieux.
Nous sommes souvent découragés, désabusés ; la colonne s’étire et le sommet semble s’éloigner au fur et à mesure que progresse notre marche d’approche. « Notre Père, disait Péguy, de combien il s’en faut que notre nom soit sanctifié, de combien il s’en faut pour Règne arrive… » Nous ne pouvons pas égrener ainsi un Notre Père à l’envers. C’est ici que l’Esprit vient à notre aide, lui l’ennemi juré de notre nostalgie comme de toute impatience. « Aujourd’hui », voilà le maître mot.
Voici donc le salut qui se lève dans un nuage de cendres. « Convertissez-vous et croyez à l’Evangile. » Seigneur, j’entends ton appel t j’attaque la paroi plus impressionnante de loin que de près. Curieusement, plus je me reconnais pécheur et plus je me sens léger : c’est que tu as pris mon sac, Seigneur.
Et déjà, là-haut, je vois poindre la lumière de Pâques !
Cardinal Roger Etchegaray, J’avance comme un âne , Fayard (1984)
mercredi 11 février 2009
Card. Etchegaray: Au rythme de l’Eglise : Aimons l’Eglise !
Aimons l’Eglise ! Aimons-la à tout instant, surtout quand nous souffrons pour elle ou même par elle. Je pense à ce qu’écrivait un jour, au cœur même de ses difficultés, le P. Teillard de Chardin : « L’Eglise est le plus grand foyer collectif d’amour jamais encore apparu au monde. »
Aimons l’Eglise ! Est-ce que vraiment nous nous aidons les uns les autres à progresser dans l’amour de l’Eglise ? Pour cela, il nous faut d’abord réapprendre l’amour entre nous. On ne disait pas des chrétiens des premiers temps : »Voyez comme ils nous aiment », mais « Voyez comme ils s’aiment ! » Nous avons à expérimenter l’harmonie d’une double appartenance : l’appartenance à la communauté diversifiée des hommes et l’appartenance à la communauté unie des disciples du Christ.
Peu de chrétiens ont fait cette expérience spirituelle à deux faces. Il nous faut retrouver l’Eglise non comme une carcasse sociologique mais comme une communauté fraternelle dans les profondeurs de laquelle surabondent les énergies divines.
Par nos soupçons, par nos disputes intestines, nous avons trop souvent enchaîné notre Eglise, nous en sommes devenus les gardiens féroces et tristes qui l’empêchent de « passer en Macédoine » et de gambader joyeusement sur la grève infinie où autour d’innombrables petits brasiers, campent les hommes d’aujourd’hui en nous attendant pour partager avec eux le poisson du lendemain de Pâques.
Aimons l’Eglise, cet immense troupeau dont chaque brebis sur sa laine est marquée au fer rouge de l’amour de Dieu. Seul un vrai croyant peut aimer l’Eglise. Lorsque le regard de foi sur l’Eglise devient trop incertain, il ne saurait éveiller un véritable amour ni engager la fidélité de toute une existence. L’Eglise a plus besoin d’être aimée que réformée, car l’homme ne voit d’autant qu’il aime. Le risque de l’amour est la condition première de la foi. Dès lors qu’on l’assume, il n’est plus besoin de se dissimuler la face obscure de l’Eglise. On peut faire pleurer l’Eglise mais on ne la renie pas, pas plus qu’une mère. « Je ne vivrais pas cinq minutes hors de l’Eglise, disait Bernanos, et si l’on m’en chassait, j’y rentrerais aussitôt, pieds nus, en chemise. »
Cardinal Roger Etchegaray, J’avance comme un âne , Fayard (1984)
vendredi 28 novembre 2008
Au rythme de l’Eglise : Le mariage, sacrement de la vie quotidienne
De tous les sacrements, le mariage est celui saisit par la réalité la plus humaine, la plus charnelle, la plus quotidienne : la réalité de l’amour.
Quand le Christ a fait du mariage un sacrement, il n’a rien changé à sa réalité humaine, puisque dès la création Dieu en avait fait l’image même de son mystère ineffable d’amour trinitaire. Le mariage chrétien demeure pétri de la glaise mais il est totalement repris dans le mystère du salut. Le sacrement veut dire que le « oui » des époux reçoit la force d’aller de l’avant en répondant au « oui » du Christ. Les faiblesses ne sont pas des ruptures irrémédiables, les reniements ne sont pas des catastrophes irréparables, quand on continue à faire humblement confiance à la grâce. Et cela concerne aussi le quotidien, souvent obscur et sans attrait, de la vie conjugale et familiale, quand chacun des époux s’oublie lui-même jusqu’au limites de l’épuisement.
En affirmant que le mariage chrétien est le sacrement de la vie quotidienne, on ne le falsifie pas, on respecte simplement le projet de Dieu. Mais, en filigrane, le sacrement nous permet d’y reconnaître les signes de la Croix et de la Résurrection. Sans rien renier de ses pesanteurs terrestres, le sacrement rend le mariage transparent au point de montrer aux époux le visage même de Dieu tout ruisselant de tendresse et de miséricorde.
L’Eglise a une bonne nouvelle à annoncer aux hommes sur la sexualité, l’amour, le mariage. Elle le sait, mais elle bégaye encore. Il ne lui suffira pas de mieux exposer sa doctrine ou de mieux justifier ses exigences éthiques. Elle doit accepter que le secret qui est le sien – son union avec le Christ – lui soit redit jour après jour, même si c’est de façon maladroite, par les époux dont elle est le témoin au nom du Seigneur.
Alors l’Eglise trouvera l’audace et le doigté pour faire vraiment du mariage le sacrement de la vie quotidienne.
Cardinal Roger Etchegaray, J’avance comme un âne , Fayard (1984)
vendredi 21 novembre 2008
Au rythme de l’Eglise : Des moines « ivres de Dieu »

Sur des visages d’hommes et de femmes, qui d’entre nous, un jour, n’a pas deviné quelque reflet du Dieu vivant ? Des visages tout transparents à la paix et à la joie de Dieu, nous en découvrons jusque dans nos familles, du petit enfant au vieillard buriné par le travail et l’épreuve. Mais c’est dans les monastères que nous avons tout le loisir de rencontrer ces religieux et ces religieuses qui paraissent « ivres de Dieu », selon l’expression d’un père de l’Eglise. Là, ce sont des pauses et non des instantanés que nous pouvons contempler au rythme lent d’une vie monacale. Je viens à nouveau d’en faire l’expérience spirituelle dans la Trappe où j’étais en retraite. J’ose même l’avouer, je n’ai eu aucun scrupule à me distraire de la prière chorale pour dévisager tel ou tel moine… et je continuais à prier aussi bien !
Paul Valéry, ce grand Méditerranéen agnostique, écrivait à une cloîtrée : « Si vous voulez bien, sur le seuil du couvent, accepter l’hommage d’une pensée qui, parfois s’écarte du monde… sans s’approcher de la religion, sachez que j’admire sur toute chose la force de choisir entre le tout et le rien, quand on a su, comme vous l’avez su, démêler en soi-même ce qui peut être Tout de ce qui doit être Rien. » Mettre le cap sur l’essentiel, n’est-ce pas ce qui compte à une époque pleine de mirages et de déceptions ?
Il n’y a rien de plus provocateur, de plus contestataire qu’un monastère, alors même qu’il semble regrouper des vies inutiles ou gâchées . Son existence même nous rappelle que le monde, dans les plans de Dieu, n’est pas un immense et vulgaire ustensile qui n’intéresse plus dans la mesure où il sert, mais un grand parterre fleuri d’où l’homme le plus misérable peut faire monter gratuitement un chant d’adoration et d’allégresse.
Des existences vides que celles de ces hommes et de ces femmes enfermés pour chanter comme des cigales la gloire de Dieu ? Courez vite à leur rencontre… prenez-les en flagrant délit de vous parler de Dieu… Surtout lorsqu’ils se taisent !
Cardinal Roger Etchegaray, J’avance comme un âne , Fayard (1984)
vendredi 14 novembre 2008
Au rythme de l’Eglise : Religieuses dans l’Eglise
Quand nous pensons aux vocations, la figure du prêtre se profile plus souvent à l’horizon que celle de la religieuse. Dans un pays où la pénurie sacerdotale se fait cruellement sentir, nous risquons de laisser s’estomper l’originalité de la vie religieuse en ne l’estimant que par rapport au service rendu, comme une main-d’œuvre taillable et corvéable à la merci de tous les besoins de l’Eglise.
Quand nous voyons des religieuses toujours sur la brèche, avec une disponibilité et un dynamisme à toute épreuve, nous voudrions savoir le secret de leur joie enfantine et de leur jeunesse d’esprit. C’est bien simple : leur fontaine de jouvence b’est rien d’autre que leur consécration religieuse, leur engagement total à « suivre Jésus-Christ du plus près possible », selon l’expression de saint Ignace de Loyola.
La vie religieuse est une création continue du peuple de Dieu. Elle n’est pas un moyen pour faire plus sûrement son salut personnel. Elle est avant tout un service que l’Eglise sa donne plutôt qu’elle implore du Seigneur comme un don divin pour lui permettre d’être réellement ce qu’elle est : sacrement de salut, signe et moyen de la rencontre de l’humanité avec Dieu. Au flanc de la vocation de la durée, de la patience de l’Eglise, qui est celle de toute vie chrétienne, se greffe la vocation de l’urgence, de l’impatience du Royaume, qui est celle de a vie religieuse. Ainsi, la vie religieuse fait monter à la conscience de l’Eglise la réalité divine qui l’habite et qu’elle risque d’oublier dans ses pérégrinations terrestres. On a pu dire, à juste titre, qu’elle remplit la fonction de « mémoire évangélique » du peuple de Dieu.
Puisque tous, prêtres et laïcs, nous avons besoin de vocations religieuses, comment ne pas tout faire pour les désirer dans la prière et en assurer la germination ? Le renouveau de l’Eglise passe par la renouveau de la vie religieuse.
Cardinal Roger Etchegaray, J’avance comme un âne , Fayard (1984)
vendredi 17 octobre 2008
Au rythme de l’Eglise : Des prêtres ?
Il ne suffit pas de mettre sur le journal une annonce d’embauche pour voir aussitôt surgir des candidats au sacerdoce. Il faut d’abord que le ministère du prêtre soit reconnu par des chrétiens comme indispensable. Si un métier disparaît, c’est qu’il n’est plus jugé utile : l’absence de rentabilité ou l’amenuisement de la clientèle conduit les hommes à se détourner d’un métier en perte de vitesse. Considérez-vous le ministère sacerdotal comme nécessaire pour l’authenticité et la vitalité de votre foi ?
Plus radicalement encore, pensez-vous nécessaire l’existence de chrétiens pour aujourd’hui et demain ? Pensez-vous être un de ces chrétiens responsables de l’avenir de la foi dans un monde où croire ne va pas de soi ? Pensez-vous que nombreux, même s’ils ne le disent pas, sont ceux qui attendent de vous les paroles et plus encore une vie consonante avec l’Evangile, ce petit livre best-seller de tous les temps qui, aujourd’hui, dans les pays où il est interdit s’achète clandestinement à prix d’or ?
S’il en est ainsi, vous entrerez allégrement dans le chantier de l’Eglise où vous n’avez pas à tenir une place de bouche-trou de prêtre, de supplétif, de contractuel, mais une place qui vous est propre, que nul autre ne peut tenir pour vous. Si nous manquons de prêtres, c’est que nous manquons de chrétiens conscients d’avoir à construire ensemble l’Eglise. Qui reconnaît que l’Eglise est un chantier sans cesse ouvert accepte les tâtonnements, les fatigues, les risques de malfaçons ou de blessures. Mais, qui dit chantier, y voit aussi lieu de rencontres dans la diversité et l’harmonie des corps de métiers, lieu d’enthousiasmes créateurs devant la beauté du travail bien « fini », lieu d’espoirs pour un monde déboussolé qui court au suicide dans la peur et la violence.
De ce chantier d’Eglise, vous connaissez le maître d’œuvre, la pierre d’angle (Ep 2,20), celui sans lequel aucun salut n’est possible (Ac 4,12). Le prêtre est là, en son nom, pour vous rappeler, bien plus pour vous le signifier dans le creux de votre existence. Le prenez-vous pour ce qu’il est et ce qu’il doit être : chrétien avec vous, prêtre pour vous ? Ce beau « métier » d’homme ! Ce beau service des hommes !
Cardinal Roger Etchegaray, J’avance comme un âne , Fayard (1984)
vendredi 23 mars 2007
Card. Etchegaray, « J’avance comme un âne… », nouvelle édition (II)
ROME, Mardi 6 mars 2007 (ZENIT.org) – Plus de vingt ans après la parution de son ouvrage J’avance comme un âne... à temps et à contretemps, vendu à 50.000 exemplaires, le cardinal Roger Etchegaray publie J’avance comme un âne… : petits clins d’œil au ciel et à la terre, une édition enrichie par sa longue expérience romaine.
L’ouvrage est publié aux Editions Fayard.
Nous publions ci-dessous la deuxième partie de l’entretien que le cardinal a accordée à Zenit (pour la première partie, cf. Zenit, 5 mars).
Zenit : Vous parlez de plaisir de vivre, parlons alors aussi de votre attachement au dialogue face à la diversité humaine, votre attachement à l’affirmation des peuples en général qui commence peut-être par celle de vos origines basques.. et qui expliquerait votre passion pour les voyages.
Card. Etchegaray :C’est vrai et je vous remercie de souligner mes origines basques. J’en suis très fier. Très fier de tout ce que mon petit pays basque et ma famille basque m’ont donné pour être ce que je suis aujourd’hui. On dit que le basque est aventurier. C’est peut-être vrai. Il y a des grands aventuriers, des corsaires, mais il y a aussi des missionnaires et je pense à l’un d’entre eux que j’aime beaucoup : Saint François-Xavier, qui avait une sœur mariée dans mon petit village d’Espelette. Saint François-Xavier, « l’homme aux sandales de Vent » qui a été jusqu’au Japon, qui a voulu aller en Chine et qui n’a pas pu car il est mort à ses portes. Il était vraiment basque. Ce n’est pas que je veuille me comparer à lui, mais il y a toujours eu quelque chose en moi du missionnaire, d’abord comme tout chrétien, puis comme prêtre, comme évêque et maintenant comme cardinal, dans ce sens ou j’ai été envoyé par le Pape en mission aux quatre coins du monde. J’ai beaucoup voyagé, mais j’ai voyagé aussi par plaisir, par goût personnel, et même encore à mon âge je suis prêt à faire de grands voyages. J’ai d’ailleurs des projets d’en faire encore si la santé me le permet. Je crois que ma tête est encore bonne, je peux donc encore rouler ma bosse un peu partout dans le monde. J’y vais par plaisir, mais aussi parce que Dieu veut faire de chaque homme un messager de son amour, de son message qui est un message de fraternité. Quand on a compris ça, on n’a pas envie de rester sur place. Ça vous chatouille les pieds et ça vous donne envie d’aller partout. J’ai fait tous mes voyages, toutes mes missions, parce que le pape me le demandait, mais dans cet esprit-là.
Zenit : On reconnaît-là l’entêtement de l’âne, pour reprendre le titre de votre livre : « J’avance comme un âne.. », un titre insolite d’ailleurs…
Card. Etchegaray :C’est vrai, quand je vous disais au début que le livre a eu beaucoup de succès, c’est aussi, il faut le reconnaître, à cause de ce titre un peu bizarre. Cela a joué beaucoup sur son succès. Je me suis comparé à l’âne tout d’abord parce que j’aime beaucoup les ânes qui ne sont pas si « ânes » qu’on le dit. Jésus lui-même a beaucoup aimé les ânes, puisque c’est sur un ânon qu’il a fait sa dernière entrée à Jérusalem, juste avant de donner sa vie pour nous.
Zenit : Et vous pensez qu’il faut vraiment l’entêtement de l’âne pour garder espoir dans le monde actuel, dans l’avènement d’un monde de paix ? Est-ce le message que vous voulez faire passer dans votre ouvrage ?
Card. Etchegaray :L’âne a beaucoup de qualités : il est sobre, marche lentement mais d’un pas très sûr ; il va par les chemins escarpés, donc loin des autoroutes où la vitesse vous empêche de voir monture et cavalier. Ce qui manque aujourd’hui ce sont des ânes sur les petits sentiers, pour se rencontrer et bavarder. Aujourd’hui on court trop, on se croise à peine, on ne se frotte même pas alors que la vie est faite pour se regarder, non pas égoïstement, mais pour apprendre de l’autre tout ce qu’il peut nous donner de bon. Car chacun est une richesse, souvent d’ailleurs méconnue : on se croit toujours pire que l’on est. Quand on se rencontre, il faut savoir qu’on a beaucoup de choses heureuses, bonnes, excitantes à partager et qui vous donne encore plus le goût de vivre.
Zenit : Donc vous êtes à la retraite, mais tout ce que vous nous dites montre que vous êtes finalement bien actif…
Card. Etchegaray :Actif, oui ! Car même si je n’ai plus de responsabilités dans l’Eglise officiellement, je reste toujours responsable de mes frères, quel que soit l’âge. Dieu m’a donné encore une bonne santé, et même si j’étais souffrant, je pense que je serais encore actif dans le sens où le mot « actif » veut dire « agir ». Il y a d’abord la prière car on ne croit jamais assez à l’importance, à l’efficacité de la prière, cette communication par les esprits qui nous rapproche de tous. Et puis il y a les rencontres : aujourd’hui mon activité consiste à recevoir beaucoup. Je refuse beaucoup d’invitations à des congrès, à des conférences, car je préfère me recueillir, mais je ne m’enferme pas. Je veux faire de mon appartement à Rome un endroit ouvert à tous, en faire une tente comme celle des nomades, une image que j’aime bien car elle est signe d’ouverture aux autres. J’ai connu cette expérience autrefois dans certains déserts. C’est extraordinaire. Alors c’est ce que je voudrais faire maintenant. Que ce soit mon ministère, ma mission. Répondre à tous ceux qui frappent à ma porte, quels qu’ils soient, les grands et les petits. Et pour moi il n’y a ni grands ni petits. Nous sommes tous égaux et j’ai plaisir à recevoir qui que ce soit. C’est ma joie et je suis encore heureux d’exister.
Le cardinal Roger Etchegaray, est né en 1922 à Espelette (Basses-Pyrénées), il a été évêque auxiliaire de Paris (1969-1970) puis archevêque de Marseille (1970-1984), président de la Conférence épiscopale française (1975-1981), président du Conseil des conférences épiscopales d'Europe (1971-1979) et de la Conférence des évêques de France ( 1975- 1981) ; membre du Secrétariat romain pour l'unité des chrétiens (1979) puis président du Conseil pontifical Justice et Paix et du Conseil pontifical Cor Unum (1984-1995), il a présidé le comité central pour le Grand Jubilé de l'an 2000. Il est aujourd'hui vice-doyen du Collège des cardinaux.
ZF07030605
vendredi 16 mars 2007
Card. Etchegaray, « J’avance comme un âne… », nouvelle édition (I)
ROME, Lundi 5 mars 2007 (ZENIT.org) – Plus de vingt ans après la parution de son ouvrage J’avance comme un âne... à temps et à contretemps, vendu à 50.000 exemplaires, le cardinal Roger Etchegaray publie J’avance comme un âne… : petits clins d’œil au ciel et à la terre, une édition enrichie par sa longue expérience romaine.
L’ouvrage est publié aux Editions Fayard.
« A partir de mon témoignage, j’espère faire comprendre quelque chose sur le plaisir que j’ai de vivre.. » a déclaré à Zenit le cardinal Etchegaray, aujourd’hui détaché de toute responsabilité officielle dans l’Eglise, mais toujours actif.
Le cardinal Etchegaray, président émérite des Conseils pontificaux Justice et paix et Cor Unum, qui prévoit également la publication de ses Mémoires l’année prochaine, a confié, dans cet entretien, l’immense plaisir qu’il a eu en écrivant ce « recueil de méditations, tout en œillades et pochades – dit-il lui-même – qui doit être pris selon la dose indiquée ». Ce souhait : « Soyeux heureux d’exister » est le plus beau des souhaits jamais reçus dans son existence. Il le livre à ses lecteurs…
Nous publions ci-dessous la première partie de cet entretien.
Zenit : Monsieur le Cardinal, décrivez-nous tout d’abord le contexte dans lequel a été décidée cette réédition de J’avance comme un âne… publié en 1984
Card. Etchegaray : C’est plus qu’une réédition. Quand j’ai quitté Marseille pour venir à Rome, j’avais offert ce livre aux marseillais parce qu’il portait l’odeur de la lavande, toutes les odeurs de Marseille. C’était un best-seller à l’époque. Il a été tiré à 50.000 exemplaires, ce qui est énorme, m’a-t-on dit, pour un livre religieux. Et puis, épuisé depuis longtemps, très souvent on me demandait « J’avance comme un âne.. où ça en est ? ». Alors mon éditeur, Fayard, a consenti à ressortir le livre, mais alors complètement refait, je voudrais dire « rajeuni » après 20 ans. En fait, la moitié des pages de cette nouvelle édition n’existait pas dans la première édition. Les choses avaient évidemment évolué. Mais, 20 ans après, cette nouvelle édition reste quand même fidèle à ses origines, en ce sens que toutes ces pages partent de l’actualité, pas de l’actualité que l’on dit à la radio, à la télé ou dans le journal, qui y est aussi, mais l’actualité telle qu’elle l’est pour un chrétien, l’actualité de Dieu qui vit. Ce qui est important c’est de faire le lien entre Dieu et le monde, entre la terre et le ciel. D’où le sous-titre de mon livre « des petits clins d’œil au ciel et à la terre », c’est-à-dire aux gens qui m’entourent, ou dont j’entends parler par les médias, et puis à Dieu qui est toujours présent en moi, par la prière quotidienne surtout. C’est important de ne pas manquer ce contact chaque jour avec Dieu qui est notre Père.
Zenit : Les réflexions que vous vous faites dans cet ouvrage, sont-elles des réflexions que vous vous êtes faites au gré de tous vos engagements au service du Saint-Siège, et que vous avez, aujourd’hui envie de partager un peu comme un « trop plein » après des années de discrétion obligée ?
Card. Etchegaray : J’ose dire que mon livre est un livre ordinaire. Pas un livre d’histoire, un livre de sciences ou de théologie. Un livre qui doit permettre à chacun de garder ce contact avec Dieu et avec nos frères. Je suis en train d’écrire mes mémoires. Une demande qui m’a été faite par le même éditeur, Fayard, et que j’ai finie par accepter après avoir longtemps hésité. Finalement, je me suis laissé faire, et le livre devrait paraître l’année prochaine. Et bien, dans les mémoires il faut être fidèle à ce que l’on a fait, ou ce que l’on a vu. Tandis que là, dans « J’avance comme une âne… » je peux raconter les choses peut-être d’une manière, je dirais presque plus légère, beaucoup plus spirituelle dans le sens de l’‘humour’. Ces petits clins d’œil que je propose, disent bien mon état d’esprit. On sait qu’un clin d’œil, c’est quelque chose de discret, rapide et qui sous-entend une certaine complicité. Se faire des clins d’œil signifie qu’on se comprend à demi-mot. Les pages de mon livre, il faut les lire par petits bouts. On peut prendre le livre n’importe quand, à n’importe quelle page. Il n’y a pas d’ordre. Et des clins d’œil ça permet quand même de saisir les événements pour en tirer le « suc », c’est-à-dire toute la saveur, dans la mesure où tout ce qui nous arrive, tout ce que nous faisons, a du goût.
Zenit : Alors justement, parlez-nous de ce plaisir intense que vous avez eu finalement à réécrire cet ouvrage …
Card. Etchegaray : J’ai eu beaucoup de plaisir à écrire ce livre. Car cela m’a permis, surtout en vieillissant (j’ai 20 ans de plus que quand le livre est sorti), de garder toute ma jeunesse d’esprit face aux rencontres que je peux faire autour de moi et qui sont très variées. Ces rencontres sont imprévisibles, vous savez. On croit que je suis un homme très réglé, mais en fait je suis quelqu’un qui n’a pas de programmes fixes. Comme disait saint Vincent de Paul : « Ce sont les événements qui sont mes maîtres ». Donc, je prends la vie comme elle vient, avec beaucoup, je ne dis pas de philosophie, mais avec beaucoup de foi : les choses agréables ou pas agréables, et il y en a hélas beaucoup dans une vie ! J’ai eu beaucoup de plaisir à livrer mon petit témoignage, qui part de choses très diverses, et j’espère que j’ai pu faire comprendre quelque chose sur le plaisir que j’ai de vivre. Bien que je ne veuille pas établir de choix ou de préférence dans mes pages, votre question me renvoie à une phrase de mon livre : « Soyez heureux d’exister ». C’est ce qu’on m’a dit quand j’étais montagnard autrefois, dans un refuge. Et ce souhait m’a beaucoup travaillé. C’est le plus beau souhait que l’on puisse faire à quelqu’un. Je vous lis mon petit clin d’œil sur la joie de vivre (p.214), sur le goût de vivre, le goût de Dieu qui donne le goût de vivre si on le rend complice de nous : « Après avoir bien digéré ce souhait d’apparence si banale, je vous le livre comme le plus beau de tous et que le goût de vivre vous donne l’envie de chanter, juste ou faux… » et là, parmi les grands écrivains de notre époque, un de ceux que j’aime beaucoup, Paul Claudel, je cite un passage de sa pièce de théâtre « Le soulier de satin » quand ce personnage extraordinaire Dona Musique dit : « Mon Dieu, vous m’avez donné ce pouvoir que tous ceux qui me regardent aient envie de chanter. C’est comme si je leur communiquais la mesure tout bas ». J’ose penser qu’à ceux qui m’abordent, ceux qui me voient comme je suis, avec mes limites, mes défauts aussi qui sont certes visibles, je puisse communiquer le goût de vivre comme moi-même je l’ai.
[Fin de la première partie]
ZF07030506 http://zenith.org
vendredi 19 janvier 2007
Au rythme de l’Eglise : L’oecuménisme, « tâche primordiale de l’Eglise »
Si, dans la conscience de chaque baptisé la situation de croyant en Jésus-Christ prenait toute sa mesure, toute sa consistance, il est certain que notre paysage ecclésial en serait transformé. Si le Christ n’est pas pour l’Eglise une simple référence mais une présence, alors sa Parole et son Esprit doivent nous lancer à la rencontre les uns des autres. Si tous les chrétiens du monde s’acharnaient à demander l’unité « quand le Christ la voudra et par les chemins qu’il voudra » selon la clé d’or du père Couturier, avec quelle sereine impatience ils attendraient.
Mais cette prière ne saurait être un refuge facile ou rassurant au milieu d’un sentiment de lassitude ou d’échec. Deux grandes tentations nous guettent aujourd’hui : ou de traiter l’œcuménisme comme un problème abstrait, ou de faire abstraction du problème œcuménique. Il y a des chrétiens pour qui l’œcuménisme apparaît comme un service contentieux dont on laisse à quelques experts le soin de régler de subtiles différends. Il y a des chrétiens pour qui l’œcuménisme est un problème dépassé et qui placent ailleurs les urgences de l’Eglise.
Train express ou train omnibus que celui de l’œcuménisme ? Je ne sais. Mais il est bon de faire halte. Pour regarder d’abord le long chemin déjà parcouru : Antioche, Rome, Alexandrie, Constantinople, Canterbury, Wittenberg, Genève. Comme toutes ces villes lointaines nous paraissent maintenant proches les unes des autres, parce que proches de Jérusalem ! Pour regarder aussi le long chemin qui reste à parcourir : non pas seulement en « professionnels » ou responsables de l’Eglise, mais sur le terrain même du combat de la foi comme des fantassins qui partagent l’angoisse de l’unité.
L’unité visible de l’Eglise ne saurait être fruit d’un compromis hâtif ou à bon marché, mais elle doit pourtant être sans cesse stimulée par le brûlure du scandale, du péché de nos divisions. Il ne s’agit pas seulement là d’une affaire intérieure à l’Eglise : le monde entier est concerné. « Qu’ils soient un, afin que le monde croie » (Jn 17,21)
L’œcuménisme, « tâche primordiale de l’Eglise », ne cesse de répéter Jean-Paul II à la suite de Paul VI.
Cardinal Roger Etchegaray, J’avance comme un âne , Fayard (1984)
Pour aller plus loin: http://www.cef.fr/catho/actus/dossiers/2007/unitechretiens/index.php


















